Toutes les familles abritent des secrets. Petits ou grands, ils ont toujours des conséquences. Leur gravité réside dans "l’importance du secret, mais aussi dans l’insistance mise en œuvre pour le préserver", observe le psychanalyste Gilbert Maurey. Nul ne sait jamais qui sait quoi exactement. Aussi, il crée une dynamique particulière au sein du groupe et engendre de lourds conflits, familiaux et individuels, qui se répercutent sur plusieurs générations. Quand le clan familial s’impose le silence sur un événement, communiquer devient finalement impossible. C’est ainsi que, porteurs de nos passés occultés, de nos bouts de mémoire manquants, les secrets de famille deviennent les maîtres silencieux de nombreux destins.

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La souffrance en héritage
Le secret transpire par le biais d’attitudes étranges ou anxieuses des parents, par leurs petites phrases équivoques, leurs mimiques, les voix qui s’altèrent dès qu’un mot, un nom rappelant le drame caché est prononcé. Autant de micro-comportements qui parlent à l’inconscient des enfants et leur indiquent qu’il y a du secret dans l’air... Mais aussi de la souffrance. D’ailleurs, leurs symptômes, leurs conduites pathologiques sont, selon Claude Nachin, psychanalyste, autant de tentatives – inadaptées ! – pour soigner leurs parents et mettre fin au malheur familial. On constate aussi qu’un même secret ne touche pas de façon identique les membres de la fratrie. "Chacun construit son psychisme, ses repères personnels, en interrelation avec ses divers proches", explique Serge Tisseron. Ce n’est donc pas le même discours, ou le même silence, qui est envoyé à chacun.

Le "secret des secrets", c’est l’inceste. Mais on dissimule aussi la double vie de papa, l’homosexualité de tonton... Des parents n’acceptant pas leur stérilité tairont à leur enfant qu’il est né par insémination artificielle, ou qu’il a été adopté. Par souci de respectabilité, on ne racontera pas que le petit dernier est un enfant adultérin. On cachera l’existence de tante Adèle, qui s’est déroulée entre les murs d’un hôpital psychiatrique. Autrefois, on rayait purement et simplement de l’arbre généalogique les enfants morts en bas âge.

Le secret est contagieux
Les première, seconde et troisième générations ne laisseront pas le secret transpirer de la même manière. La première, porteuse du secret, est partagée entre l’envie de se taire et le besoin d’avouer. Une attitude ambivalente qui empoisonne les relations avec l’entourage et perturbe les enfants.
A la seconde génération, le contenu du secret est ignoré - la "chose" est donc innommable. Mais l’enfant pressent le mystère et se coupe psychiquement en deux. Tandis qu’une part de lui a l’intuition de la dissimulation, l’autre essaie de se persuader du contraire (les parents n’ont pu mentir ou mal se comporter...) Il n’est pas rare qu’apparaissent alors des troubles de la personnalité, voire des symptômes graves.
A la troisième génération, le secret est encore plus toxique: d’innommable, il devient impensable. D’où souvent des problèmes plus graves (délinquance, toxicomanie, voire schizophrénie). L’individu est la proie d’émotions (dépression récurrente, angoisses rebelles, pensées suicidaires...), d’images obsédantes, de désirs qui lui semblent totalement étrangers...

Exemple: Sylvie Angel, psychanalyste, se souvient d’une famille venue pour une adolescente de 16 ans, fugueuse et en pleine débâcle scolaire. "Mutique, elle n’ouvrait la bouche que pour répéter "Je n’ai pas confiance, je n’ai pas confiance." Elle décide donc d’organiser une séance sur le thème de la confiance. Rien ne se passe. Mais au moment de décider du rendez-vous suivant, le père demande brusquement à parler et se met à raconter un pan de son histoire, ignoré de tous: il avait eu une jeune soeur, qui s’était suicidée à l’âge de 16 ans, l’âge de sa fille. Celle-ci s’était, sans le savoir, identifiée à la disparue. Sans doute son comportement "suicidaire" avait-il été influencé par l’attitude de son père qui craignait sans cesse pour elle.

Trouver l'origine du mal
Tous les thérapeutes s’accordent sur un point: la révélation du secret ne permet pas d’en guérir aussi simplement que cela. Du moins, n’est-elle pas suffisante. Certains réussissent à s’en sortir par la création artistique ou l’écriture, mais beaucoup ont besoin d’emprunter la voie thérapeutique. Celles-ci consisteront à aider la personne à reconnaître les symptômes, les attitudes qu’elle s’est fabriquée pour d’autres dont elle a pris en charge les secrets honteux. Elle doit réaliser qu’en tant qu’adulte elle n’a plus à gérer les malheurs passés de sa famille. Et qu’il est temps pour elle d’utiliser ses ressources intérieures pour sa propre vie. Et ainsi reprendre en main son destin.

Source: psychologies.com